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L’APPORT DES CÉGEPS À LA SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE

 

Résumé de l’étude

Pierre Fortin, Université du Québec à Montréal
Nathalie Havet, Groupe d’analyse, Montréal
Marc Van Audenrode, Université Laval, Québec

27 avril 2004

 

 

Dans un diagnostic fortement accusateur des cégeps, un rapport récemment publié par la Fédération des commissions scolaires du Québec (FCSQ) affirme que le Québec dépense trop en éducation. Une dépense excédentaire de 1,3 G$ est identifiée et elle est surtout imputée à la présence des cégeps, lesquels en seraient responsables à hauteur de 1 G$. Selon la FCSQ, il y aurait trop d’étudiants dans les cégeps, et ceux-là resteraient trop longtemps dans le système. Néanmoins, encore une fois à cause des cégeps, le Québec formerait en même temps trop peu de jeunes dans le secteur professionnel et technique. Le rapport de la FCSQ propose de corriger ces deux lacunes qu’il perçoit en remplaçant le système d’enseignement collégial actuel par un système semblable à celui qu’on retrouve dans le reste du Canada. Il suggère d’éliminer l’enseignement préuniversitaire de deux ans donné par les cégeps et de le remplacer par une année supplémentaire au niveau secondaire et une autre au niveau universitaire. Il propose également de fusionner le secteur technique collégial avec le secteur professionnel du secondaire et de placer les nouveaux collèges ainsi constitués sous la responsabilité des commissions scolaires.

Chapitre 1 – Les cégeps et le coût du système d’éducation

Au chapitre 1 de la présente étude, après avoir résumé la position défendue par la FCSQ, nous offrons une perspective critique sur son rapport. Premièrement, nous relevons une erreur technique de double comptage dans son calcul des coûts de la fréquentation, qu’il juge excessive, des cégeps. Deuxièmement, en ce qui concerne la durée d’obtention du baccalauréat universitaire, nous faisons valoir que le nombre total d’années d’enseignement dispensées aux jeunes de 17 ans ou plus n’est pas plus élevé par diplôme de baccalauréat universitaire émis au Québec que dans les autres provinces canadiennes. Ce résultat contredit l’opinion voulant que l’enseignement préuniversitaire collégial retarde le cheminement des étudiants vers l’acquisition du baccalauréat.

Troisièmement, nous expliquons pourquoi les données du Recensement canadien de 2001 utilisées par le rapport de la FCSQ, selon lesquelles le taux de fréquentation scolaire des jeunes Québécois est supérieur à la moyenne canadienne, ne démontrent pas que le taux de présence à l’école des jeunes Québécois d’âge à fréquenter le cégep est excessif. Une analyse fine de ces données révèle en effet que l’écart de taux de fréquentation entre le Québec et la moyenne canadienne est plus prononcé parmi les jeunes de 15 à 17 ans, qui sont principalement au niveau secondaire, que parmi les jeunes de 18 et 19 ans, qui sont d’âge à fréquenter le cégep. Le phénomène n’a rien de spécifique aux cégeps. Par ailleurs, selon une source plus fiable de données, l’Enquête mensuelle de Statistique Canada sur la population active (EPA), le taux de fréquentation scolaire pour l’ensemble des jeunes de 15 à 19 ans du Québec ne serait pas du tout supérieur à celui du reste du Canada, mais il serait à peu près le même. Le « problème » du taux de fréquentation scolaire excessif des jeunes Québécois n’existerait même pas. Quoi qu’il en soit, dans un cas comme dans l’autre, il n’y a aucune base sérieuse pour conclure, comme le fait le rapport de la FCSQ, que le Québec dépenserait 600 M$ par année pour entretenir 40 000 étudiants de trop dans les cégeps.

Quatrièmement, nous employons les données de l’Enquête longitudinale auprès des jeunes en transition de Statistique Canada et les données administratives du Conseil des ministres de l’Éducation du Canada pour démontrer que, loin de ralentir le cheminement des jeunes Québécois dans le système d’éducation, les cégeps servent au contraire à redresser leur tendance, manifeste au niveau secondaire, à décrocher des études plus tôt et en plus grand nombre que les jeunes des autres provinces canadiennes. Globalement, on observe que, parmi les jeunes de 20 ans, le taux de décrochage du secondaire est plus élevé au Québec que dans le reste du Canada. Le contraste avec le groupe des diplômés du secondaire ayant le même âge est saisissant. Ces derniers persévèrent en beaucoup plus forte proportion au-delà de ce niveau au Québec que dans les autres régions du pays. Il faut y voir l’œuvre des cégeps, qui agissent comme un antidote à la forte propension des jeunes Québécois à décrocher du secondaire. Ce sont des accélérateurs de scolarisation.

Cinquièmement, sans contester l’affirmation de la FCSQ voulant que le système d’éducation québécois forme trop peu de jeunes dans la filière professionnelle et technique, nous faisons néanmoins observer que la performance du Québec dans ce domaine dépasse nettement celle de l’Ontario et du reste du Canada. Le problème de la formation professionnelle et technique ne fait pas l’objet de notre étude, mais nous convenons qu’il doit recevoir une attention particulière partout au Canada. Nous faisons toutefois remarquer qu’il serait illogique de croire qu’on améliorerait les choses en ce domaine en démantelant le secteur préuniversitaire collégial québécois et en le remplaçant par un système scolaire calqué sur le système (moins performant) des autres provinces.

Sixièmement, pour remplacer l’explication de la dépense excédentaire du Québec en éducation (1,3 G$) fondée sur un taux de fréquentation scolaire au niveau collégial qui est jugé excessif par la FCSQ, nous avançons une explication alternative basée sur les salaires versés, les ratios élèves-enseignants, les services de garde en milieu scolaire, les bourses d’études, la structure par âge, la dispersion géographique. Ces sources de l’excédent dépendent de facteurs économiques, politiques, démographiques et géographiques sur lesquels les réseaux scolaires eux-mêmes ont peu de prise. Encore ici, l’analyse n’offre aucune base sérieuse pour blâmer les cégeps en particulier.

Enfin, septièmement, nous proposons un calcul pro forma du coût de la réforme structurelle proposée par le rapport de la FCSQ, soit éliminer l’enseignement préuniversitaire de deux ans donné par les cégeps et le remplacer par une année supplémentaire au niveau secondaire et une autre au niveau universitaire. Nous trouvons d’abord que la dépense globale par élève dans l’ensemble du secteur postsecondaire est plus faible au Québec que dans le reste du Canada. Puis, en utilisant les données financières et les effectifs scolaires publiés par le ministère de l’Éducation du Québec, nous calculons qu’à terme une réforme qui enverrait 55 % des 75 000 étudiants (ETP) du secteur préuniversitaire collégial au niveau secondaire et 45 % au niveau universitaire coûterait au minimum 170 M$ de plus annuellement à la société québécoise. La raison est qu’on devrait dépenser beaucoup plus en transférant l’étudiant de deuxième année du cégep au niveau universitaire qu’on économiserait en transférant l’étudiant de première année du cégep au niveau secondaire. Les droits de scolarité et d’inscription augmenteraient de 85 M$ au niveau universitaire. En plus, les budgets de l’État, des commissions scolaires et des universités subiraient une pression financière. Loin d’entraîner des économies de 1 G$ comme l’espère le rapport de la FCSQ, la réforme envisagée imposerait des charges et des contraintes financières plus lourdes aux étudiants, à leurs parents et au système d’éducation.

Chapitre 2 – L’impact des cégeps sur la performance du système d’éducation

Ayant ainsi disposé des arguments de la FCSQ au chapitre 1, nous reprenons à zéro, dans les chapitres 2 et 3, l’analyse de l’impact des cégeps sur le système d’éducation, l’économie et la culture. Le chapitre 2, tout d’abord, évalue l’impact des cégeps sur la performance globale du système d’éducation du Québec. Le résultat fondamental de ce chapitre est le contraste saisissant entre, d’une part, le taux de décrochage relativement important des jeunes Québécois au niveau secondaire et, d’autre part, leur succès remarquable dans l’obtention de diplômes au niveau postsecondaire. Ce revirement inattendu lorsqu’on passe du secondaire au postsecondaire constitue, à nos yeux, une preuve irréfutable de l’apport exceptionnel des cégeps à la performance du système d’éducation du Québec.

Pour étudier les causes et les conséquences de ce phénomène et faire ressortir la contribution propre des cégeps, nous avons utilisé quatre enquêtes de Statistique Canada : l’Enquête de suivi de 1995 auprès des sortants du système scolaire, l’Enquête longitudinale auprès des jeunes en transition lancée en 2000, l’Enquête mensuelle sur la population active et le Recensement canadien de 2001. Nous avons abordé trois sujets : le décrochage important au niveau secondaire; le redressement de la situation au cégep et à l’université; et la performance des diplômés sur le marché du travail.

En premier lieu, nous observons que le Québec se singularise au Canada par un taux de décrochage particulièrement important au niveau secondaire. Pour la génération qui avait 25 à 29 ans en 2002, l’Enquête mensuelle de Statistique Canada sur la population active le situe à 13 % au Québec et à 9 % dans le reste du Canada. Malgré les progrès considérables réalisés depuis 40 ans en matière de scolarisation, le taux de décrochage du Québec est encore supérieur à ceux des autres régions du pays. Nous avons documenté trois caractéristiques fondamentales de ce phénomène : les jeunes du Québec décrochent en plus grand nombre, plus tôt dans leur parcours scolaire et de manière plus définitive qu’ailleurs au Canada.

En deuxième lieu, nous constatons qu’au-delà du niveau secondaire, la performance relative des jeunes Québécois se redresse de façon remarquable. La preuve que nous avons développée nous amène à conclure que ce revirement est principalement dû à la présence et à l’action des cégeps. Premièrement, nous observons que le Québec exerce une domination absolue sur le paysage canadien en matière d’obtention de diplômes postsecondaires. Grâce principalement aux cégeps, environ 85 % des jeunes diplômés du secondaires poursuivent des études à ce niveau au Québec.

Deuxièmement, nous étudions les motifs de non-poursuite d’études postsecondaires au Canada, dont notamment le manque d’argent, l’indécision sur l’orientation et l’éloignement du collège ou de l’université. Nous trouvons que le système collégial québécois atténue de manière significative ces trois obstacles à la persévérance dans les études. Il offre la modicité des frais scolaires, une voie unifiée, une « transition douce » entre la formation générale et les formations spécialisées, et une bonne accessibilité géographique sur tout le territoire.

Troisièmement, nous utilisons les données d’enquête pour voir si le système collégial québécois ralentit le parcours de l’étudiant qui veut acquérir un baccalauréat universitaire et s’il allonge indûment la durée de ses études. Pas plus dans ces données d’enquête que dans les données administratives examinées au chapitre 1 trouvons-nous d’appui significatif à cette proposition.

Quatrièmement, nous proposons une évaluation globale de la performance du système d’éducation basée sur le niveau de scolarité atteint par la population et sur sa répartition dans les diverses catégories de diplômes. Deux statistiques résument la bonne performance du Québec. D’une part, presque 70 % des jeunes Québécois de 25 à 29 ans ont acquis un diplôme collégial ou universitaire. Au niveau collégial proprement dit, le Québec arrive au premier rang des provinces (y compris dans le secteur technique). Au niveau universitaire, il arrive au second rang, derrière l’Ontario. D’autre part, le niveau médian de scolarité, qui accorde le même poids à toutes les années d’études, est de 15,2 années d’études au Québec. C’est, de loin, le plus élevé du Canada avec celui de l’Ontario, qui est de 15,3 années.

En troisième lieu, nous analysons la contribution du système d’éducation au succès des diplômés des niveaux collégial et universitaire dans deux dimensions fondamentales : l’emploi et le salaire. Nous constatons tout d’abord que l’acquisition d’un diplôme collégial fait faire un saut de 15 % au taux d’emploi des jeunes Québécois, mais que, quelle que soit la province, le passage du diplôme collégial au diplôme universitaire n’est pas aussi favorable au taux d’emploi. Il se peut même que, dans une province comme l’Ontario, il y ait un nombre trop élevé de diplômés universitaires et un nombre trop faible de détenteurs de diplômes postsecondaires autres qu’universitaires.

Nous trouvons ensuite qu’acquérir un diplôme postsecondaire est très avantageux sur le plan salarial. Au Québec, la détention d’un diplôme collégial s’accompagne d’une hausse de 11 % de la rémunération des jeunes Québécois par rapport à celle des diplômés du secondaire. Le diplôme universitaire y ajoute un supplément de 21 %. La contribution des cégeps aux gains d’emploi et de salaire a consisté à faciliter l’évolution du Québec d’une culture traditionnelle de décrochage massif au niveau secondaire vers une culture de passage maintenant quasi obligé au niveau postsecondaire.

Enfin, nous démontrons que la très forte concentration de la population québécoise dans les diplômes de niveau collégial contribue à réduire les inégalités sociales de manière particulièrement significative, parce qu’elle favorise l’expansion de la classe moyenne. Nous calculons que, si la répartition des diplômes observée en Ontario était soudainement transportée au Québec, le taux d’emploi global et la rémunération moyenne resteraient à peu près inchangés, mais les inégalités sociales augmenteraient sensiblement.

Chapitre 3 – L’impact des cégeps sur le développement économique, social et culturel

Finalement, le chapitre 3 élargit la perspective en soulignant l’impact des cégeps sur le développement économique, social et culturel du Québec. L’influence des cégeps sur la vie communautaire locale et régionale dépasse en effet de beaucoup leurs activités éducatives immédiates. L’impact économique, social et culturel du réseau collégial sur les villes et les régions du Québec est important et multiforme.

En premier lieu, l’impact sur les économies régionales est marquant. Chaque année, les cégeps injectent plus de 1,5 G$ en dépenses directes dans le circuit économique local. Pour les villes non universitaires qui accueillent des cégeps, cette injection de fonds est particulièrement importante. Les villes « collégiales » sont, de plus, favorisées par le fait que la présence des cégeps réduit la distance entre le milieu local et l’éducation postsecondaire. Cela encourage la persévérance scolaire, aide à retenir les jeunes en région, et crée ainsi une synergie importante entre la disponibilité locale de personnel qualifié et les possibilités de développement des entreprises du milieu. D’autres effets économiques sont également importants. Les cégeps contribuent à former sur place la main-d’œuvre qualifiée et à offrir la formation continue dont ont besoin les entreprises locales. Ils fournissent à ces dernières un éventail de services qui facilitent leurs opérations. Un grand nombre de cégeps sont engagés dans la recherche, le développement et le transfert technologique qui sont immédiatement utiles aux entreprises du milieu. Enfin, les cégeps et leur personnel sont fortement impliqués dans un grand nombre d’organismes locaux ou régionaux de promotion économique.

En second lieu, l’impact des cégeps sur le milieu local est d’ordre socioculturel. L’intégration des cégeps dans la vie communautaire commence par un partage systématique de leurs installations sportives, éducatives et culturelles avec le milieu local. Les nombreuses ententes cégeps-municipalités portent également sur l’organisation d’activités socioculturelles diverses. Ces activités à base régionale ont une grande portée sur le développement et la promotion de la relève sportive, artistique et scientifique du Québec. Leur bonne marche repose sur l’implication du personnel des cégeps, qui s’offre fréquemment pour gérer des activités existantes ou en développer de nouvelles de concert avec les autorités locales ou régionales. Enfin, les cégeps sont très actifs dans le développement des liens avec les communautés culturelles et le milieu international.

Conclusion

Nous concluons qu’engager le Québec dans une grande réforme de structure du secteur préuniversitaire collégial ne serait pas le meilleur usage du temps et des ressources disponibles et qu’il vaudrait mieux essayer de construire à partir du système actuel. L’éducation demeure un vaste chantier où les défis à relever ne manquent pas.